Prologue à « La malédiction de la Pie-grièche »

Avant-propos

Au commencement, « La malédiction de la Pie-grièche » devait contenir un prologue. Il m’est néanmoins rapidement apparu lors de la rédaction du premiet jet que ce prologue freinait l’histoire plus qu’il ne la servait. J’ai alors pris la décision de le couper. Cela a tout changé.
Au lieu de donner au lecteur certaines informations dès les premières pages, j’ai gardé celles-ci pour plus tard, m’en servant de point de bascule et faisant de ces révélations un moment clé.

AVERTISSEMENT :
Aux personnes n’ayant pas encore lu « La malédiction de la Pie-grièche », je vous déconseille de lire ce prologue avant d’avoir lu le roman, car il risque de vous divulgâcher l’intrigue.
Aux personnes ayant déjà lu « La malédiction de la Pie-grièche », tout d’abord merci à vous ! Vous vous pouvez lire ce prologue sans crainte, mais gardez une chose en tête : si certains éléments ont été repris dans la version finale du roman, il s’agit néanmoins d’une scène coupée qui ne peut en aucun cas être considérée comme canon.

Je vous souhaite une agréable lecture !

Prologue (1636 mots)

Faubourgs de Saumur, Anjou, vendredi 13 janvier 1308

Les hurlements s’étaient enfin tus, pourtant le calme profond qui les avait remplacés n’avait rien de rassurant. On n’entendait guère plus que le craquement des flammes dans le foyer au centre de la chaumière, ainsi que la liturgie du prêtre, marmonnée d’une voix à peine intelligible alors qu’il appliquait l’huile sainte sur le front fiévreux de Clothilde.

Debout dans un coin de la pièce à l’humble mobilier, Aymeric faisait distraitement tourner son couvre-chef à larges bords tout en observant la scène avec désespoir et impuissance. Bien sûr, ils avaient su que cela pouvait se produire ; ils l’avaient même redouté. Pourtant, Aymeric ne cessait de penser que son épouse était trop jeune pour mourir.

Le père Roland apposa ses deux paumes sur la tête de Clothilde, les paupières étroitement closes, concentré sur ses psaumes en latin. Aymeric ferma lui aussi les yeux et adressa une énième prière à la Vierge Marie : Je vous en conjure, accordez-moi votre miséricorde, et faites que Clothilde vive.

Le curé acheva son rite ; Aymeric rouvrit les yeux et vit que l’homme s’était tourné vers lui. Il se redressa aussitôt, s’agrippant aux bords de son chapeau d’un geste convulsif, ignorant ce que le calotin attendait de lui.

— Son sort repose à présent entre les mains de Dieu, déclara l’ecclésiastique.

— Merci, mon Père, répondit Aymeric en inclinant la tête avec humilité et gratitude.

Le prêtre lui adressa un sourire compatissant avant de se tourner vers le placé près de la tête de lit, et dans lequel dormait un nourrisson rabougri. Aymeric suivit son regard, le cœur à la fois meurtri et empli de joie. Car Clothilde venait de mettre au monde leur premier enfant, une fille en parfaite santé. Pour cela, Aymeric débordait de gratitude. Mais le prix à payer pour ce bébé lui semblait injustement élevé, d’autant plus qu’elle ne pourrait jamais l’aider aux champs comme un garçon l’aurait pu.

— Il serait bon de me l’amener à l’église, reprit le père Roland. La sage-femme m’a dit l’avoir ondoyée, mais vu les circonstances, je vous conseille de la faire baptiser le plus prestement possible.

— Les… les circonstances ? balbutia Aymeric.

À ces mots, le prêtre tourna brièvement la tête en direction de Clothilde ; son teint était blême, ses cheveux collés par la sueur sur son front, et ses épaules tremblantes sous sa chainse.

— Vous n’êtes pas sans savoir que les enfants nés en cette saison ne la passent guère, expliqua-t-il en baissant la voix pour que Clothilde ne l’entende point. Et sans mère pour la nourrir et prendre soin d’elle, les chances de votre fille sont encore plus minces, je le crains. Mais avec le baptême, vous aurez au moins la certitude que cette enfant sera accueillie au Royaume de Dieu et jouira de la vie éternelle.

La gorge trop nouée pour parler, Aymeric se contenta de hocher gravement la tête en signe d’approbation.

— Nous pouvons célébrer le baptême dès tantôt, si vous le souhaitez, ajouta l’ecclésiastique. Je vous attendrai.

— Merci, mon Père.

Le prêtre le salua puis prit congé.

Il s’éloigna dans la brume glacée de cette matinée de janvier, sa longue bure noire traînant derrière lui, l’herbe perlée de givre crissant sous chacun de ses pas ; Aymeric le suivit un moment des yeux, perdu dans ses sombres pensées mêlées d’espoir, et ne vit pas la pie-grièche grise se poser sur le toit de chaume, juste au-dessus de sa tête.

Aymeric retrouva ses esprits lorsque le père Roland eut disparu derrière les volutes de son souffle chaud ; il referma le vantail puis se tourna vers l’intérieur de la maison. Son regard passa de Clothilde au bébé, du bébé à Clothilde. Toutes les deux semblaient dormir ; il se sentait parfaitement inutile.

— Aymeric ? murmura Clothilde en entrouvrant les yeux, comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Je suis là, mon amour, répondit-il en se précipitant à son chevet.

Il s’agenouilla près du lit et lui caressa le front, chassant les mèches de ses épais cheveux châtains qui s’y étaient collés. Elle sentait bon l’huile et l’encens, pourtant, malgré la douce chaleur que projetaient les flammes dansant dans le foyer installé au milieu de la pièce, sa peau était froide comme la mort.

— Comment… comment se porte l’enfant ? articula-t-elle avec difficultés.

— Elle va très bien, mon amour. Elle est délicieuse.

— Puis-je la voir ?

— Clothilde, ma douce… Tu n’es point en état de…

— Je vais mourir, Aymeric, rappela-t-elle avec une franchise désarmante. Laisse-moi tenir ma fille une fois dans mes bras avant d’aller frapper aux portes du paradis.

Elle posa une main glacée sur le visage barbu d’Aymeric et s’efforça de sourire.

— S’il te plaît, insista-t-elle d’une voix à peine plus haute qu’un murmure.

Aymeric poussa un profond soupir de résignation ; comment aurait-il pu lui refuser un tel souhait ? Il se redressa, mais ce n’est qu’à contrecœur qu’il lâcha les doigts de Clothilde. La fillette dormait toujours à poings fermés, emmaillotée dans un linge et sa tête recouverte d’un bonnet ridiculement petit. Aymeric se pencha pour la prendre le plus délicatement possible ; il ressentit aussitôt une sensation étrange s’immiscer dans sa poitrine, comme s’il avait bu quelque chose d’agréablement chaud.

L’enfant ouvrit alors de grands yeux bordés de longs cils, mais ne pleura point ; elle se contentait de le scruter d’un air étonné. Il lui sourit avec émotion puis se tourna vers Clothilde – qui avait réussi à se redresser au prix d’un immense effort – et déposa le nourrisson dans ses bras quémandeurs.

Clothilde dévisagea sa fille un long moment, caressant doucement sa frimousse joliment joufflue, humant l’odeur si particulière de sa peau. L’enfant non plus ne la quittait pas des yeux, bien que ses paupières se fissent de plus en plus lourdes de sommeil.

Il y eut un long moment de silence, pendant lequel seuls le bêlement des moutons et le caquètement des poules leur parvinrent depuis la pièce voisine, puis Aymeric reprit la parole :

— Je dois l’emmener tantôt au prêtre pour qu’il la baptise. Quel prénom souhaites-tu lui donner ?

— Mathilde, répondit aussitôt Clothilde, son regard toujours plongé dans celui de sa fille.

— Mathilde, acquiesça Aymeric.

Il se tut à nouveau, puis Clothilde remua légèrement entre ses draps.

— Veux-tu que je la repose ?

— Non point, répondit-elle. Je t’en prie, aide-moi à mieux m’asseoir.

Aymeric s’exécuta sans rechigner. Alors qu’il disposait le traversier et l’oreiller contre la tête de lit, il remarqua que Clothilde réussissait à se tenir droite et à supporter le poids de l’enfant sans aide. Et lorsqu’elle s’adossa de nouveau, il vit que son front n’était plus perlé de sueur, et que son teint semblait avoir repris quelques couleurs.

— Ma douce, te sens-tu bien ?

À ces mots, Clothilde leva les yeux vers lui ; elle avait l’air aussi surprise que le bébé qu’elle tenait au creux de son coude.

— Oui, répondit-elle enfin d’une voix claire. Je me sens… beaucoup mieux, tout à coup !

— C’est un miracle ! s’exclama Aymeric. Mes prières ont été entendues ! L’huile sainte t’a guérie !

Cette constatation fit sourire Clothilde de joie, presque autant que le baiser qu’Aymeric déposa sur ses lèvres pour fêter cette magnifique nouvelle.

Quelques heures plus tard, c’est le cœur empli d’espoir et de gratitude qu’Aymeric se prépara pour aller rejoindre le père Roland, qui l’attendait à l’église pour le baptême.

— Je t’accompagne, décréta Clothilde en s’asseyant sur le bord du lit.

— Ne dis point de sottises ! répliqua aussitôt Aymeric. Clothilde, soit raisonnable : tu es encore faible et il fait très froid. Je ne tiens pas à ce que la fièvre reprenne. Reste donc auprès du feu en attendant notre retour. Nous ne serons guère longs.

Bien que profondément déçue, Clothilde n’eut d’autre choix que de capituler. Aymeric avait raison ; malgré cet indéniable miracle, il était plus sage qu’elle reste à la maison et se repose. Elle l’aida néanmoins à envelopper l’enfant dans les couvertures les plus épaisses qu’ils possédaient, pour s’assurer qu’elle n’attrape pas froid. Lorsqu’ils furent fin prêts, Clothilde déposa un baiser sur le front de sa fille, puis un autre sur les lèvres de son époux.

— Promis, nous ne serons point longs, répéta-t-il.

— Je vous attends, répondit-elle, rayonnante.

Les jeunes parents s’embrassèrent de nouveau, puis Aymeric sortit sous le soleil hivernal, remerciant le Seigneur une nouvelle fois d’avoir guéri sa femme et de lui avoir donné une fille en bonne santé, en ce vendredi 13 janvier de l’an de grâce 1308. Mais lorsqu’il revint à peine deux heures plus tard, juste après le baptême, il trouva son épouse évanouie, étendue sur le sol de terre battue entre le lit et le foyer, sa chainse trempée de sang en deçà des hanches.

— Clothilde ! appela-t-il.

Il se laissa tomber à genoux à ses côtés et déposa près de lui le tas de couverture qui contenait le bébé. Mathilde s’était réveillée et hurlait à pleins poumons, mais Aymeric ne s’en soucia guère. Il saisit Clothilde par les épaules pour la retourner sur le dos ; son visage était blanc comme la mort et ses yeux bleus grand ouverts.

— NON ! cria-t-il d’un ton déchirant. Tu étais guérie ! Tu étais sauvée ! Mon Dieu, pourquoi ?

Il éclata en sanglots et serra le corps sans vie de son épouse un peu plus fort contre lui, ses pleurs se mêlant à ceux de sa fille.

Clothilde fut enterrée dans le cimetière de l’église dès le lendemain. Alors qu’on ensevelissait la seule femme qu’il eût jamais aimée, Aymeric ne put s’empêcher de penser que le prêtre avait eu raison d’insister pour que Mathilde soit baptisée sans délai. Car, ainsi privée de l’amour de sa mère, il ne faisait point de doute qu’elle était condamnée.

Mais contre toute attente, Mathilde allait survivre à de bien nombreux hivers.